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Le match France-Algérie a beaucoup intéressé Yvan Gastaut, qui lui a consacré un article universitaire très fouillé. Il revient en détail sur le contexte de cette rencontre, mais livre également une analyse des processus d’intégration, qu’il définit notamment comme un « conflit à la fois réel et symbolique ».
Sofia Benlemmane, 31 ans, a été la première à pénétrer sur le terrain. Plusieurs dizaines de personnes l’ont imitée, un chiffre qui reste difficile à arrêter. De la même manière, quantifier le nombre de supporters ayant sifflé l’hymne demeure ardu. La bronca entendue dans le stade suppose toutefois que plusieurs milliers de personnes se sont ainsi manifestées.
Diffusée sur Canal+, le documentaire Les yeux dans les Bleus a suivi les joueurs de l’équipe de France dans leur intimité lors de la Coupe du monde 1998. Son succès a incité le réalisateur à tourner une suite, durant la préparation à la Coupe du monde 2002. La caméra suit notamment l’équipe lors du match amical face à l’Algérie et recueille plusieurs témoignages marquants.
En 2008, à l’âge de 36 ans le défenseur des bleus quitte définitivement le terrain. Cette même année, il créait la Fondation Lilian Thuram Éducation contre le racisme qui cherche a lutter contre les discriminations par le biais de l’éducation (expositions, interventions dans les écoles…).
À la suite du match, des interpellations ont eu lieu, suivies de procès pour une petite vingtaine d’individus. Il s’agissait essentiellement de jeunes. La condamnation la plus sévère s’est élevée à sept mois de prison avec sursis, 10 000 francs d’amende et trois ans d’interdiction de stade.
En mars dernier Franck Leboeuf est revenu sur le match contre l’Algérie lors d’une émission télé. Devenu consultant, l’ancien champion du monde a expliqué que les services de renseignements étaient sur le qui-vive et s’attendaient à un envahissement de terrain.
Symbole national, la Marseillaise a également été sifflée en 2002, lors de la finale de la Coupe de France qui opposait Lorient à Bastia. Le phénomène s’est reproduit en 2007 et 2008 lors de matches amicaux qui opposait, respectivement la France au Maroc puis à la Tunisie.
Suite à son élection en 2007, Nicolas Sarkozy a décidé la création d’un ministère dit de « l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire ». Dirigé successivement par Brice Hortefeux et Éric Besson, il a été qualifié de « ministère de la honte » par des associations de lutte contre le racisme.
Noël Le Graët, président de la Fédération française de football milite pour organiser un match amical entre les deux pays. Au delà de l’aspect politique, ces deux équipes peuvent offrir un jeu spectaculaire vu leur niveau actuel.
Les supporters algériens brandissent leurs couleurs dans les travées des stades. (CC BY-SA Clément Bucco-Lechat)
En octobre 2001, dans une société agitée par les débats autour de l’identité et dans un climat post-attentats du 11 septembre, la France a reçu l’Algérie pour un match de foot qui aurait dû être amical : la rencontre devait symboliser tolérance et fraternité. Mais avec une Marseillaise sifflée par certains supporters des Fennecs et un envahissement du terrain avant le coup de sifflet final, la fête a été gâchée. Retour sur une soirée où le sport a été phagocyté par l’histoire.
« C’est un match de prestige les gars, peu importe si on le perd. Faites-vous plaisir au maximum. » À quelques minutes du coup d’envoi en cette fin mai, Abdenour Ouidir motive ses ouailles. Ce passionné de foot entraîne avec ferveur l’équipe du Club sportif berbère, créée voilà quelques années à Villetaneuse, au nord-ouest de la Seine-Saint-Denis. Pour ses joueurs, il s’agit de faire honneur aux couleurs vertes et jaunes du club. La causerie terminée, ils quittent les petits cabanons de bois qui font office de vestiaire et s’aventurent sur le terrain synthétique, inondé d’un soleil de plomb. Face à eux, Gonesse, un adversaire de taille. Sur la pelouse du stade Bernard Lama, c’est une place au prochain tour de la Coupe de France qui se joue.
À peine l’arbitre siffle-t-il le début de la rencontre qu’Abdenour Ouidir donne de la voix. Il encourage ses poulains et leur lance des consignes en kabyle. Aucun problème de compréhension pour autant : au CS Berbère, la grande majorité des joueurs sont Algériens, sur leurs papiers ou dans leur coeur. Ceux qui ne sont pas nés de l’autre côté de la Méditerranée en sont souvent originaires. « Attention, nous ne sommes pas un club communautaire ! », prévient le coach. « On cherche à promouvoir notre culture et tous les joueurs sont bienvenus. »
Aujourd’hui réunie en France, la joyeuse bande de sportifs se rassemble autour du foot et d’une histoire familiale comme dénominateurs communs. Ils étaient en majorité ados il y a quinze ans, mais se souviennent tous du match qui opposait la France à l’Algérie, un soir d’octobre 2001. Ce duel entre leur pays de naissance et leur pays d’adoption, tous l’ont suivi. Le premier souvenir qui leur revient à l’esprit ? « Le coup franc de Belmadi », lance Karim, grand défenseur au regard rieur. Pour de nombreux supporters, les yeux rivés sur la télévision ou présents au Stade de France, cette rencontre a marqué les esprits.
Les joueurs du CS Berbère, vêtus de vert et jaune, se souviennent tous en détail du match de 2001. (Illustration CC BY NC SA Thomas Deszpot)
Le score final (4-1 pour les Bleus), le grand public l’a pourtant vite oublié. Il retient avant tout une fête populaire gâchée, une Marseillaise copieusement sifflée et un envahissement de terrain à la 76e minute par quelques dizaines de supporters algériens. Arrêté par l’arbitre, le match n’a jamais repris. Triste épilogue pour une rencontre qui devait symboliser la fraternité et l’apaisement entre les deux pays.
Sans enjeu sportif, ce match amical prend une valeur historique majeure : Algériens et Français se rencontrent en effet pour la première fois depuis l’indépendance de 1962. « Il s’agissait d’un vœu fort du gouvernement Jospin », rappelle Yvan Gastaut, historien et maître de conférences à l’université de Nice. « On note la volonté de cautériser les plaies, d’en finir avec des décennies de rancœur en valorisant la présence algérienne en France. L’objectif premier est de réunir et rassembler. »
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Un match pour l'histoire
D’abord prévu en Algérie, c’est à Saint-Denis qu’il est finalement organisé, à quelques kilomètres seulement de Villetaneuse, où évolue le CS Berbère. Les Français retrouvent alors l’antre dans laquelle ils se sont imposés trois ans plus tôt, en finale de la Coupe du monde. Pour l’équipe d’Algérie, il s’agit avant tout d’un match de gala : « On n’avait pas une bonne équipe, surtout par rapport à la France, mais c’était un match de prestige. Jouer contre les champions du monde, c’est pas rien quand même », souffle Arezki, l’un des joueurs de Villetaneuse.
La portée symbolique d’une telle opposition n’a échappé à personne, et surtout pas à la ministre des Sports, Marie-George Buffet. En coulisses, elle s’implique pour faire du match une réussite, aux côtés du président de la Fédération française de foot, Claude Simonet. Il s’agit notamment pour l’élue communiste de préparer l’année de l’Algérie en France, prévue en 2003. Un mois à peine après les attentats du 11 septembre, elle refuse une annulation de l’événement, malgré le climat tendu qui agite le pays. Le sport doit triompher, elle en est persuadée.
Jouer contre les champions du monde, c’est pas rien
Sur le terrain, les Bleus se montrent inarrêtables depuis plusieurs saisons : en ce début de millénaire, la sélection tricolore balaie tous les adversaires qui croisent son chemin, lors des coupes du Monde et d’Europe comme lors des matches amicaux. Ses joueurs, de Barthez à Thuram en passant par Desailly et Henry, forment une redoutable armada et la dream team est érigée en symbole d’une France « black blanc beur » depuis son succès en 1998. Pour la communauté algérienne de France, un dilemme apparaît sans tarder : qui encourager ? « Les deux », tranche Abdenour Ouidir, le coach du CS Berbère, présent dans les travées du Stade de France il y a 15 ans. Ses joueurs, eux, se montrent moins catégoriques : « On était pour l’Algérie, mais comme y’avait Zizou, on était un peu partagé… »
Zinédine Zidane, joueur de génie et idole des deux côtés de la Méditerranée. (Illustration CC BY-SA Raphaël Labbé)
Impossible d’évoquer la rencontre sans mentionner le nom de Zinédine Zidane. Figure emblématique du foot français, l’actuel entraîneur du Real Madrid n’a jamais renié son deuxième pays. « Je suis d’origine algérienne et fier de l’être », glisse-t-il dans les jours qui précèdent le match. Avant l’affrontement avec les Fennecs, surnom donné aux joueurs algériens, les médias se sont focalisés sur le meneur de jeu, symbole des liens étroits qui unissent les deux pays. « Il faisait le pont entre les deux équipes », se souvient Abdenour Ouidir, qui affirme aujourd’hui vibrer davantage pour l’équipe de France que pour celle de son pays d’origine. Zidane confiait à l’approche de leur rencontre qu’il aurait « un petit pincement au cœur » en rentrant sur le terrain.
La fête est finie
À quelques minutes du coup d’envoi, les deux formations pénètrent sur le gazon du Stade de France sous la clameur des quelque 78 000 spectateurs. Lorsque la Marseillaise retentit, de violents sifflets descendent des tribunes. « Dans le stade, c’était moins fort qu’à la télévision », affirme l’entraîneur du CS Berbère. Le malaise demeure pourtant palpable, notamment dans la tribune présidentielle où sont réunis plusieurs membres du Gouvernement, Lionel Jospin en tête. « Quand les sifflets sont survenus, on était tous tellement surpris, choqués, qu’on n’a pas réagi », expliquait en 2003 Élisabeth Guigou, ministre de l’Emploi au moment des faits et présente dans les gradins. Devant la retransmission de TF1, dix millions de téléspectateurs — en moyenne — se massent, sans se douter de la tournure que va prendre le match.
Cet épisode tumultueux terminé, les joueurs se réunissent et se mêlent le temps d’une photo. L’arbitre portugais donne le coup d’envoi dans un stade redevenu plus calme. Les 75 minutes qui suivent se déroulent sans incident majeur. Sans surprise, les Bleus prennent l’avantage rapidement, menant 4-1 à un quart d’heure de la fin et maîtrisant leurs adversaires du soir. Symbole du bel état d’esprit qui règne durant la rencontre, aucun carton n’est distribué. « Il y a eu un respect total entre joueurs algériens et français sur le terrain », réagira à l’issue du match l’attaquant algérien Rachid Djebaili.
Dans le stade, c’était moins fort qu’à la télévision
Pourtant, le sport ne parvient pas à s’imposer totalement : à moins de quinze minutes du coup de sifflet final, une jeune femme déjoue la vigilance des stadiers et s’engouffre sur la pelouse. Plusieurs dizaines d’autres lui emboîtent le pas, les joueurs sont alors conduits sans tarder au vestiaire. Marie-George Buffet prend la parole avec le micro du speaker, tout comme le président de la fédération. Leurs interventions ne suffisent pas à ramener le calme, obligeant les officiels à mettre un terme à la rencontre.
Pour Philippe Tournon, le « monsieur presse » de l’équipe de France, il n’y avait dans ces débordements aucun geste de hooliganisme. Avec le recul, il n’y voit pas un acte politique, mais plutôt « des jeunes, sans doute déçus de la tournure de l’événement. C’était plus par jeu ou par dépit que pour signifier un geste politiquement fort ou explicite », estime -t-il. « S’ils avaient eu des appareils photo, ils auraient sûrement voulu faire des selfies avec les joueurs », lance cet ancien journaliste du quotidien L’Équipe. Très proche des joueurs français, il se souvient qu’ils étaient « vraiment déçus de la tournure des événements. […] Ils étaient sincèrement désolés que ça se termine comme ça ».
Le Stade de France aura connu la joie en 1998, puis la consternation trois ans plus tard. (Illustration CC BY psgmag)
Stupeur, incompréhension, les Bleus sont marqués, ils prennent conscience de la gravité de ce qui vient de se produire dans l’enceinte du Stade de France. Avant même l’envahissement du terrain, Emmanuel Petit partage son incompréhension. Remplacé à la 56e minute, il rejoint Thierry Henry sur le banc de touche. Une caméra filme leurs échanges, Petit lance à son camarade : « J’aurais dû amener mon walkman, j’ai récupéré quatre piles tout à l’heure sur le terrain. » « C’est triste », commente sobrement Henry.
À l’issue de la rencontre, Zinédine Zidane s’éclipse sans dire un mot. Marcel Desailly assure qu’il n’a « jamais senti une telle hostilité ». Le solide défenseur central, artisan de la victoire en Coupe du monde trois ans auparavant, dresse un constat amer : « En rangeant mon sac, j’ai peine à croire que nous sommes à Saint-Denis, à l’endroit même de la victoire de 1998. » Qu’il paraît loin ce Mondial, avec ses scènes de liesse et la fameuse image d’une France « black-blanc-beur ». Dans le couloir qui conduit aux vestiaires, le défenseur Lilian Thuram enrage. Il profère des insultes, en veut aux trouble-fêtes : « Après, on va se dire : ‘Pourquoi il y a encore des préjugés ?’ Incapables !», peste-t-il.
Recordman de sélections sous le maillot bleu, le polyvalent défenseur a de quoi fulminer. Il sait que des tels incidents pourraient ternir l’image de toute une communauté et craint des amalgames. « Après, ils se plaignent : ‘Ouais… J’ai du mal à m’intégrer. On fait pas ça, on fait pas ci…’ Déjà, commence par respecter ! »Devant les médias, ses coéquipiers tentent de relativiser et ne s’étendent pas sur l’interruption décidée à la 76e minute. « Je ne veux pas parler des incidents. Cela a été la fête sur le terrain », assure Thierry Henry. « Ce ne serait pas faire hommage au peuple algérien que de retenir simplement la fin », estime quant à lui Robert Pirès.
Si les joueurs cherchent à éteindre l’incendie, impossible de passer sous silence l’issue déplorable de la rencontre. Au moment où la situation dégénère, près de 14 millions d’amateurs du ballon rond se trouvent devant leurs téléviseurs. Dès lors, le sport s’efface peu à peu et les interpellations concluent cette soirée cauchemar.
Au fond, pourquoi ?
Le lendemain matin, les condamnations sont unanimes, que ce soit dans les médias français ou algériens. Ces derniers n’hésitent pas à parler d’une « honte », d’un « fiasco ». Qui sont les fauteurs de trouble ? Pourquoi ont-ils agi ainsi ? Les questions s’accumulent et chacun tente d’y répondre. Le Parisien recueille le témoignage d’un jeune homme de 18 ans, né en Algérie, mais habitant en France. « Ce match je ne l’ai jamais respecté », assène-t-il : « C’était Algérie contre le reste du monde. Zidane est Algérien, mais il a trahi l’Algérie. »
Une trahison ? Cette idée revient de manière récurrente. « C’est la première fois que je me faisais traiter de traître », se souvient Abdenour Ouidir, le coach du CS Berbère. « Je suis parti accompagné d’une collègue de travail, française [depuis plusieurs générations, NDLR]. Sur place, je lui ai acheté un drapeau algérien et elle, elle m’a acheté un drapeau français. Au moment des hymnes nationaux, je commence à chanter la Marseillaise, mais un Maghrébin se retourne et me dit en arabe : ‘Toi t’es un traître.’ Là, j’ai senti que les gens n’avaient rien compris à la signification de ce match amical. » Son regret ? Qu’une « minorité d’imbéciles » ait gâché la fête.
Sous le soleil brûlant qui surplombe le stade Bernard Lama de Villetaneuse, joueurs et spectateurs esquissent un début d’analyse. « Ces deux pays voisins sont rivaux à la base », rappelle Karim, un ancien du CS Berbère, « il y sans doute des plaies historiques qui ne sont pas encore guéries à 100 %. » Pour autant, il ne voit pas dans ces agissements une démarche politique. Aucune revendication, vraiment ? « Mais non ! », s’emporte-t-il. « Ce sont des gens qui n’ont aucune culture, quelles revendications voulez-vous qu’ils aient ? Aucune ! Ils étaient dans l’euphorie, portés par l’effet de groupe. »
Déracinés
Pour mieux comprendre ces incidents, sans doute faut-il s’interroger sur une perte de repères identitaires, ressentie par de nombreux Français dits de 2e ou 3e génération. Des enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants d’immigrés qui restent tiraillés entre leurs origines et le pays qui les a vus grandir. « Ce match a révélé une situation de double appartenance », note l’historien Yvan Gastaut, « on observe souvent que les enfants ont plutôt tendance à soutenir l’équipe des parents. Ce n’est pas pour autant qu’il y a un problème d’intégration. Au contraire, ça révèle une intégration et le fait qu’elle est parfois conflictuelle. » Un phénomène loin d’être spécifique aux populations maghrébines : « C’est pareil avec les immigrés italiens », tranche-t-il.
Historien, Alfred Wahl a fait du football un objet d’étude à part entière. Il voit cette rencontre avant tout comme l’expression d’un « mal-être » et ne s’étonne guère de le voir s’exprimer dans un stade de football. Le sport prend alors un tour très politique à ses yeux : « Devant la mondialisation, un repli sur ses origines apparaît. L’idée de patrie ou de nation — liée aux monuments aux morts ou aux fêtes patriotiques — a disparu, elle est devenue complètement obsolète. En parallèle, l’appartenance nationale a resurgi dans les stades de foot à une époque assez récente. Dans les années 1950-1960, personne ne chantait, on n’observait aucun enthousiasme. Aujourd’hui, même des gens qui n’ont pas le sens de la nation se laissent entraîner, chantent et hurlent dans les stades. »
Soutenir les Bleus ou les Fennecs algériens ? Pour beaucoup, la question s'est révélée épineuse. (Illustration CC BY SA Frederic Humbert)
Que de tels événements se produisent en marge d’un match de football s’avère assez logique pour Alfred Wahl. Il s’agit du « sport qui réunit le maximum de foules, de spectateurs. On ne verrait pas ça dans une salle de basket par exemple, il n’y a pas assez de monde. [… ] Une masse conséquente est nécessaire pour qu’un phénomène de ce type se produise. » Selon lui, l’envahissement s’explique par le score sévère en faveur des Français : « C’était un peu la reproduction du colonialisme, avec l’idée que la métropole dominait et écrasait à nouveau les Algériens. »
L'heure des réponses
Face au mal-être qui s’est exprimé ce soir d’octobre 2001, les responsables politiques ont semblé démunis. « D’une certaine manière, la gauche s’est retrouvée prise au piège », analyse Yvan Gastaut. Pour l’enseignant de l’université de Nice, cette rencontre « a montré son incapacité à délivrer le message d’apaisement qu’elle souhaitait véhiculer. » Pire, « le résultat médiatique aura été totalement nul. La gauche est depuis longtemps gauche — c’est le cas de le dire — sur ces questions d’immigration et d’intégration ».
Indigné par la multiplication des sifflets contre la Marseillaise en l’espace de quelques années, le pouvoir va finalement légiférer. Depuis janvier 2003, un délit d’ « outrage aux symboles nationaux » a vu le jour, prévoyant des peines allant jusqu’à six mois de prison et 7500 € d’amende. « J’avais déposé une proposition de loi dès 1999 […] Il a fallu les sifflets du match France – Algérie en 2001 pour que l’on s’en préoccupe », déclarait en 2009 son instigateur, le député UMP Rudy Salles.
La gauche est depuis longtemps gauche sur ces questions d’intégration
Déterminé à redonner tout son sens à l’hymne national, le ministre de l’Éducation de l’époque, Jack Lang, a décidé quelques mois après le match France-Algérie de distribuer dans chaque école un livre-CD. Au menu, 60 pages rappelant l’histoire de la Marseillaise ainsi que des déclinaisons musicales pour le moins variées du morceau. Raï, samba brésilienne et même « house music » !
Quelques semaines seulement après le 11 septembre, ces dérapages ont cristallisé craintes et tensions. La campagne présidentielle qui a débuté quelques mois plus tard a illustré une partie des antagonismes au sein de la société française. Au-delà de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, les années qui suivent sont marquées par un retour au premier plan des questions identitaires, avec, en toile de fond, l’intégration conflictuelle des populations d’origine maghrébine. Chacun garde en mémoire les émeutes de 2005 dans les banlieues ou la création en 2007 d’un « ministère de l’Identité nationale » par Nicolas Sarkozy, tout juste investi à l’Élysée.
Fragile unité
Moment de communion et de fraternité, la Coupe du monde 1998 n’aura pas permis de panser toutes les plaies. « Avec le recul, je me dis qu’on s’est peut-être raconté trop d’histoires lors de la Coupe du monde, mais c’est vrai qu’à l’époque nous voulions la poursuite de tout ça. On avait envie de faire une belle fête sportive », déclarait en 2003 une Marie-George Buffet encore marquée par les événements.
Abdenour Ouidir, le coach du CS Berbère (en bleu), doute qu'un nouveau match entre les deux équipes soit bientôt organisé. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)
La France black-blanc-beur ? Alfred Wahl se montre sévère : « C’était purement superficiel », lâche-t-il. Son confrère historien Yvan Gastaut évoque quant à lui « une parenthèse enchantée » qui a pris fin violemment. Il assure néanmoins que 1998 restera dans l’histoire comme « l’une des rares occasions qu’ont eues les Français de se rassembler depuis la fin de la guerre d’Algérie, toutes opinions confondues ».
Quinze ans après ce France-Algérie tumultueux, aborder la question de l’intégration et des rapports entre les deux pays reste délicat, quand ce n’est pas tout simplement tabou. Si le temps a passé, bon nombre d’interlocuteurs préfèrent aujourd’hui conserver le silence. « Je suis passé à autre chose », glisse poliment le commentateur Jean-Michel Larqué, présent à l’époque dans la tribune presse du Stade de France. Il explique ne pas souhaiter de nouvelles « polémiques ». Même prudence du côté de Franck Leboeuf : l’ancien défenseur des Bleus refuse en bloc d’évoquer le sujet.
Malgré une proximité géographique évidente et des liens historiques étroits, aucun match entre les deux sélections ne s’est déroulé depuis 2001, d’un côté de la Méditerranée comme de l’autre. Durant la même période, les tricolores ont rencontré cinq fois leurs homologues allemands en amical.
Du côté de Villetaneuse, les joueurs du CS Berbère espèrent un « match retour » entre les Bleus et les Fennecs, une manière de soigner l’épilogue d’une fête injustement gâchée. Pour Abdenour Ouidir, le coach, « ce match aura lieu lorsque politiquement, les choses seront rentrées dans l’ordre entre l’Algérie et la France. » Cinquante ans après la fin de la guerre, les jeux de pouvoir jouent les prolongations.
Les produits Made in China ont longtemps été perçus comme d'une qualité médiocre. (Illustration CC BY-SA Loozrboy)
Devenue l’atelier du monde en quelques décennies, la Chine veut aujourd'hui transformer son économie et miser sur l’innovation. L’arrivée en France des smartphones Xiaomi n’a donc rien d’anecdotique : voici venu le made in China 2.0.
Encore méconnu en France, le constructeur de téléphones chinois Xiaomi a officialisé en cette fin mai son arrivée dans l’Hexagone. Aux consommateurs qui découvrent la marque, les médias expliquent qu’elle est souvent comparée à Apple, « pour le design de ses smartphones et la ressemblance de ses magasins physiques avec les célèbres Apple Store ». Née il y a moins de dix ans, Xiaomi s’étend aujourd’hui dans 75 pays et peut s’enorgueillir d’être le 4e vendeur mondial de téléphones portables.
Pour grignoter des parts de marché à Samsung, LG, Nokia ou Sony, l’entreprise basée à Pékin mise sur une politique tarifaire agressive qui lui vaut parfois d’être qualifiée de « low cost ». Malgré des prix peu élevés, le constructeur cherche à proposer des produits de qualité, fortement inspiré de la concurrence japonaise, américaine ou coréenne.
Montée en gamme
Xiaomi n’est pas un cas isolé au sein de l’empire du Milieu : le secteur technologique incarne une mutation profonde du pays, qualifié durant des décennies « d’atelier du monde » par les Occidentaux. Si une grande partie des marchandises manufacturées restent produites en Chine, elles ne sont désormais plus uniquement associées à de la camelote, à des produits bas de gamme ou à de la contrefaçon.
La crise économique de 2008 a porté un coup dur à l’économie chinoise. La baisse de la demande a sans surprise entraîné une chute des exportations, synonyme de ralentissement de la croissance. Pékin a alors observé sa dépendance vis-à-vis de ses partenaires commerciaux et accéléré un virage pour transformer son économie. En mai 2014, la revue Marketingtentait d’analyser ce qu’elle qualifie de « nouvelle et pacifique révolution culturelle ». Cette révolution, explique le mensuel, est centrée sur « un seul mot d’ordre : la qualité […] réclamée par une classe moyenne en plein essor, bien décidée à consommer plus et, surtout, mieux ».
Les consommateurs chinois veulent des meubles de qualité, des vêtements bien coupés, des aliments plus sains.
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Fondateur et dirigeant de « JD.com », un important site de e-commerce chinois, Liu Qiangdong assurait l’an passé aux Échos que « maintenant, les consommateurs chinois veulent des meubles de qualité, des vêtements bien coupés, des aliments plus sains ». De passage à Paris, il n’hésitait pas à vanter les marques françaises, qui « jouissent d’un immense succès dans les secteurs du luxe, du vin et des spiritueux, ainsi que des accessoires de mode ».
L’intérêt croissant pour les produits de luxe accompagne la hausse régulière du nombre de grandes fortunes en Chine. Depuis 2016, le pays compte le plus grand nombre de milliardaires à travers la planète, devant les États-Unis. Tout un symbole. Pour répondre à la demande de cette bourgeoisie ouverte sur le monde et à celle d’une classe moyenne en plein essor, les entreprises font évoluer leur production. Xiaomi n’hésite pas à s’inspirer d’Apple pour mieux la concurrencer. Autre fleuron de la tech chinoise, Huawei propose depuis quelques années des smartphones très haut de gamme. Certains se vendent près de 900 euros dans les magasins français, une vraie rupture avec l’époque où les appareils estampillés « made in China » étaient synonymes de finitions grossières et de performances en retrait.
Le président chinois Xi Jinping souhaite accompagner la conversion de l'économie et favoriser l'innovation. (Illustration CC BY Thierry Ehrmann)
Le grand chambardement
Illustré par le développement des grands noms locaux du numérique, le basculement de l’économie chinoise touche la société dans son ensemble. Après de longues années passées à afficher une insolente croissance à deux chiffres, la Chine a vu le niveau de vie de sa population grimper. « Entre 2005 et 2016, le salaire horaire moyen d’un ouvrier manufacturier chinois est passé de 1,2 à 3,6 dollars, soit une hausse de 300% », rappelait en février 2017 le site belge Express. À titre de comparaison, il s’agit d’un montant supérieur à celui des ouvriers « brésiliens, argentins et mexicains ».
L’augmentation des salaires rend la main d’oeuvre moins attractive : pour les investisseurs étrangers, réaliser des produits à bas coût dans les usines de Pékin, Shanghaï ou Canton devient moins rentable que dans les pays voisins, Inde et Bangladesh en tête. Les dirigeants du Parti communiste, conscients de cette situation, préfèrent alors miser sur l’innovation afin de conserver à l’avenir une croissance durable.
Pour donner corps à sa politique, le pouvoir chinois a lancé en 2015 un plan décennal ambitieux. Intitulé « made in China 2025 », il a été passé au crible par le « Portail de l’IE », spécialisé dans l’intelligence économique. Dans son analyse, il note que ce plan « vise à dynamiser le secteur industriel chinois. Pour cela, il s’appuie sur l’innovation, l’intégration des technologies de l’information, le renforcement d’une industrie plus respectueuse de l’environnement, une restructuration du secteur manufacturier et son internationalisation. » Très concret, ce programme liste « dix secteurs clés » censés incarner l’innovation chinoise dans les décennies à venir : « les machines-outils à commande numérique et les robots, les nouvelles technologies de l’information, les équipements aéronautiques, les équipements d’ingénierie océanique et les navires high-tech, les équipements ferroviaires, les véhicules aux énergies nouvelles, les nouveaux matériaux, la biomédecine, les machines agricoles ».
Bien décidée à faire entrer son économie dans une nouvelle dimension, la Chine peut compter sur des porte-étendards tels que Huawei ou Xiaomi. Au-delà des smartphones, elle prouve qu’elle a d’autres atouts dans sa poche et plus d’un tour dans son sac
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Que la nature est belle... Enfin pour qu'elle le reste, il faut arriver à comprendre les menaces qui pèsent sur elle. Julia Beurq déterre pour vous des informations cruciales sur la protection de la planète.
Après avoir réussi l’examen du certificat de capacité professionnelle et obtenu la carte professionnelle, le chauffeur de taxi doit, pour pouvoir exercer son activité, être titulaire d’une autorisation de stationnement (ADS) sur les places réservées aux taxis, communément appelée « licence de taxi » ou « plaque », soit exercer comme locataire ou salarié pour le compte d’un exploitant titulaire d’une ADS.
Le contrôle par les pouvoirs publics du nombre de taxis remonte au Front populaire : à la suite des accords signés en 1936 avec la profession mécontente de l’accroissement de la concurrence (déjà !), le gouvernement légifère et le numerus clausus est instauré par décret préfectoral faisant passer les taxis parisiens de 32 000 à 14 000. En 2006, soit soixante-dix ans plus tard, la capitale en comptait 15 300…
Introduit en France en 2014, UberPop était un service de mise en relation avec des chauffeurs non professionnels utilisant leur voiture personnelle. Alors qu’Uber avait été poursuivi devant plusieurs tribunaux français, la justice européenne avait estimé que la France et les autres pays de l’UE étaient parfaitement en droit de l’interdire.
La loi Thévenoud rend incessibles les licences acquises à partir de 2014. Désormais, les licences distribuées gratuitement par l’État sont valables cinq ans renouvelables. Seules les licences attribuées avant cette date peuvent être revendues.
« Comme les céréaliers de la Beauce mettent en avant les agriculteurs de montagne pour optimiser leurs profits, la famille Rousselet avance masquée derrière les petits artisans taxis. »
Pour certains chauffeurs de taxi, le compteur ne tourne plus assez. (Illustration CC By SA Claire Berthelemy)
Manque de taxi en circulation dans les grandes villes, difficultés des chauffeurs à joindre les deux bouts, les reproches faits au système actuel ne tarissent pas. Avec, en ligne de mire, le faible nombre de licences en circulation et la concurrence accrue des VTC. Deux facteurs que tentent de réguler les pouvoirs publics, sans succès, depuis 2008.
Depuis huit ans, Milan roule nuit et jour dans Paris, à la recherche de clients qui ont besoin d’un taxi. « C’est un très beau métier, chaque course est une aventure différente et vous rencontrez des gens de toutes couleurs, de toute éducation », le fringant chauffeur ne manque pas d’éloge sur son quotidien. Pourtant, même s’il est libre dans la gestion de ses horaires et « jamais fauché parce que vous pouvez toujours faire un client pour vous acheter une baguette de pain », il ne décolère pas.
Contrairement aux artisans taxi, propriétaires de leur véhicule et de leur licence de circulation, Milan est chauffeur-locataire et verse, tous les mois, une coquette somme à l’entreprise qui lui loue plaque et véhicule. « Vous partez, vous mettez la clef dans le contact et vous êtes déjà déficitaire de 120 euros. Vous devez les faire tous les jours pour être à 0 avant même de penser au gasoil, aux charges sociales puis à votre famille, c’est très difficile d’y arriver. » Mais la société de location, qui possède un ensemble de licences, n’est pas le seul objet de son ire.
Vous mettez la clef dans le contact et vous êtes déjà déficitaire de 120 euros.
Depuis la fin des années 2000 et l’arrivée des plateformes comme Uber, Milan sent que la concurrence est rude. Si les chauffeurs de taxi, dont le nombre est limité par celui des licences en circulation, ne sont pas assez nombreux pour répondre à l’offre et ont bénéficié pendant des années d’un certain monopole, les VTC peuvent tout à fait satisfaire la demande. La montée en charge de ces applications et les législations successives ont effrayé les traditionnels chauffeurs-locataires, jusqu’à leur faire atteindre un point de non-retour au milieu de l’année 2015.
Rétention de licences
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C’était un jeudi, le 25 juin 2015. Deux jours après un vain message d’apaisement de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, à l’Assemblée. Dans la guerre qui oppose les chauffeurs de taxi aux VTC, cette journée de blocage a marqué tous les esprits et fait figure de paroxysme : c’est UberPop, le service d’Uber, qui a allumé le feu. L’entreprise permet au moindre quidam non professionnel de proposer à la vente les places libres de son véhicule. Derrière, les chauffeurs-locataires, comme Milan, et les artisans taxis, fulminent et s’attaquent (physiquement) au symbole Uber, quel qu’il soit. De leur côté, les chauffeurs VTC, dans leurs berlines sombres, invitent les clients à monter à l’avant de la voiture ou les déposent loin du tarmac à Roissy pour éviter le caillassage en règle de leur voiture. À Paris, Porte Maillot, les voitures des VTC sont retournées, tortues sur le dos à l’entrée du périph’. À Marseille, des tas de pneus brûlent, diffusant dans l’air une odeur âcre et une épaisse fumée noire. Et ici ou là, les chauffeurs en viennent aux mains.
Dans une lutte qui s’était déroulée jusqu’à présent dans le calme (et dans les couloirs feutrés de l’Assemblée), les esprits s’échauffent, les chauffeurs craquent. Les dernières lois ne leur sont pas favorables, la concurrence les fragilise, tout concorde pour leur faire perdre patience. Ils sont à l’affût du moindre mouvement sur la question des licences de circulation ou autorisation de stationnement (ADS). Distribuées au compte-goutte par la Préfecture et dépendantes du bon vouloir du ministère de l’Intérieur, garant de la sécurité routière, elles sont par exemple un peu plus de 17 000 à Paris. Un chiffre resté quasiment inchangé depuis…1937, date d’entrée en vigueur du numerus clausus dans la profession. À Paris, deux sociétés se partagent une très grande partie du « pactole » : G7-Taxis Bleus et Alpha taxi ou GESCOP (2 500 chauffeurs environ, sociétaires de l’entreprise). En plus d’entretenir une offre de taxis insuffisante à Paris, ce système de monopole maintient les chauffeurs-locataires sous l’eau pendant plusieurs années, le temps que leur place sur la liste d’attente de la Préfecture de Paris leur permettre d’obtenir une licence, et de devenir enfin vraiment indépendant.
17 924 Le nombre de licences autorisées sur le marché des taxis parisiens en 2018Partager sur twitter
Préfecture de Police de Paris
Au coeur d’un marché régulé, le numerus clausus catalyse toutes les colères. Et pousse à la spéculation : derrière la rareté de l’offre de licences en circulation somnole un marché, noir jusqu’en 1995, puis légalisé par Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur. Les licences représentent un véritable investissement pour les chauffeurs, qu’ils la vendent après l’avoir obtenue gratuitement par la Préfecture ou qu’ils l’aient achetée puis revendue bien plus chère. C’est aussi une rente pour les sociétés de location de licences qui en détiennent des centaines, en grande majorité rentabilisées.
Alors quand en 2014, un an auparavant, le député Thomas Thévenoud, nommé médiateur auprès des taxis, propose de mettre fin au marché de revente à Paris, Toulouse, Lyon, Marseille ou encore Nice, c’en est trop. Loin de l’ambiance bon enfant des manifestations saucisses-merguez de la Place de la République à Paris, les chauffeurs de taxi réclament en ce mois de juin 2015 une meilleure régulation de leur profession. Parmi eux, les chauffeurs locataires, qui pour la plupart figurent sur une liste d’attente pour récupérer une licence, comprennent très vite qu’avec la loi tout juste promulguée, c’était terminé.
L’État tente depuis trois quinquennats de jouer son rôle d’arbitre en introduisant au compte-goutte des mesures visant à ouvrir le marché à la concurrence, en vain. (Illustration : CC BY-SA Vladimer Shioshvili)
La bataille contre UberPop ? Un symbole. Irrités par la rétention de licences depuis des années, les chauffeurs-locataires s’en prennent à des VTC ayant surfé sur la pénurie de taxis dans la capitale. Sans doute ont-ils visé le mauvais ennemi. Ils tirent à boulets rouges au lieu de s’interroger sur les raisons du numerus clausus. Cela, Milan l’a découvert avec le temps. Il a désormais compris que l’accès aux précieuses licences constituait, pour lui et pour les autres chauffeurs-locataires parisiens, le nœud du problème.
Thévenoud, l'espoir déçu
Pour Milan et ses confrères bloqués dans le statut de locataire, un mince espoir avait pourtant surgi lorsque le gouvernement socialiste avait confié à Thomas Thévenoud, député socialiste de Saône-et-Loire, le soin de préparer un texte de loi ordonnant la concurrence entre taxis et VTC. Car l’ambition affichée par le député excède alors largement le conflit opposant Uber aux taxis. Dans le rapport préliminaire au texte de loi, il proclame clairement son intention de rééquilibrer les rapports entre les sociétés de taxis et leurs chauffeurs-locataires, au profit de ces derniers. « Les conditions d’exercice de leur profession par les chauffeurs de taxi, notamment les plus fragiles économiquement, doivent être améliorées », peut-on lire dans le rapport.
« L’attribution de licences gratuites doit être assainie pour profiter aux chauffeurs exerçant véritablement le métier de taxi plutôt qu’à des fins de spéculation », annonce ce même document. « Ces mesures permettraient de réduire fortement le temps d’attente des locataires avant l’obtention d’une autorisation de stationnement gratuite. » À l’époque, chacun y voit une déclaration de guerre aux sociétés telles que G7, dont le modèle économique repose précisément sur la rente détenue grâce à l’inflation du prix des plaques. Sauf que la solution choisie, in fine, dans le projet de loi, ne fait guère les affaires des chauffeurs-locataires. Elle met fin au système de revente parallèle des licences. Désormais, celles-ci seront seulement attribuées gratuitement par mairies/préfectures aux chauffeurs sur listes d’attente. Sur le papier, la réforme a tout pour séduire.
Et elle doit surtout permettre le basculement d’un système de licences cessibles et rares à un système de licences non cessibles et nombreuses. Sauf qu’elle crée en même temps une nouvelle inégalité entre les détenteurs d’une licence encore cessible (tous ceux ayant acquis leur licence avant 2014), et ceux qui l’acquéreront après 2014.
Pour Milan et ses collègues encore locataires, c’est la douche froide. Nouveaux acquéreurs potentiels, attendant depuis plusieurs années d’accéder au Graal – la licence – ils se sentent spoliés. Milan, déjà proche de la retraite, envisageait l’acquisition de la licence comme la possibilité de se constituer une épargne pour ses vieux jours. Face à ce constat, les mesures mises en place pour améliorer son statut de locataire sont jugées « cosmétiques » et « hypocrites ».
Une fois de plus, la loi semble donc en tous points satisfaire les intérêts des propriétaires de licences, G7 et artisans taxis en tête. D’un côté, elle maintient leur rente constituée grâce à la spéculation sur les licences acquises avant 2014. De l’autre, elle instaure de nouvelles contraintes manifestement destinées à empêcher l’essor du marché des VTC et limite de facto la concurrence. Elle fixe notamment le quota de 250 heures de formation pour accéder à une licence VTC.
Longtemps en situation de monopole, les taxis se sont sentis menacés par l'apparition des plateformes. (Illustration CC By sa Claire Berthelemy)
Face à la violence des manifestations de juin 2015 , le gouvernement est contraint de légiférer à nouveau et de nommer un deuxième médiateur… Laurent Grandguillaume, député de Côte d’Or, est chargé d’apaiser les chauffeurs de taxi en légiférant dans leur sens.
Coup d'épée dans l'eau
Une mission prise au sérieux par le médiateur qui propose une série de mesures, dont l’interdiction aux chauffeurs VTC de transporter plusieurs personnes s’ils ne possèdent pas de licence « VTC ». Cette dernière nécessite de justifier de 12 mois d’activité. Sinon, retour à la case départ : le passage de l’examen fixé par la loi Thévenoud qui est extrêmement contraignant. Pour sauver les apparences, la loi doit cependant garantir une augmentation du nombre de taxis en circulation. Une manière de compenser la saignée annoncée chez les VTC, et de satisfaire les consommateurs, peu désireux de voir de nouveau diminuer l’offre de transport dans les grandes villes.
Là aussi, le rapport préalable à la loi Grandguillaume, rendu public le 26 février 2016, affichait de hautes ambitions. Pour remédier à la carence de licences en circulation, Laurent Grandguillaume propose le rachat, par l’État, des licences non utilisées par les chauffeurs de taxi. Ceux-ci, confrontés à la chute du prix des licences, hésitant à les revendre à perte. L’État leur garantit un « capital retraite basé sur la valeur d’acquisition de leur ADS (licence), tenant compte de l’inflation, en échange de leur retrait du marché ». En retour, pour chaque plaque retirée, une licence pourrait « être délivrée à titre gratuit ou louée pour une durée limitée » à un autre taxi.
Le rapport n’oublie pas les locataires puisqu’il propose de donner la priorité aux locataires et salariés des sociétés telles que G7 & co dans l’accès aux licences libérées par la création du fonds de garantie, ainsi que dans celles traditionnellement délivrées par les pouvoirs publics.
Alors, que s’est-il passé entre ce rapport et la constitution du projet de loi ? Car rien de tel ne figure dans la version définitive du texte. Ni le fonds de garantie, ni la facilitation de l’accès aux licences pour les locataires ne sont finalement votés. À demi mots, Laurent Grandguillaume, à qui nous avons posé la question, nous confie que les sociétés de taxi ne voulaient pas contribuer au financement du fonds de garantie, et ont poussé les syndicats contre le projet. « Du coup, le gouvernement a préféré ne rien faire », regrette-t-il.
Des alertes qui n'ont pas été écoutées
Pourtant, avant Thomas Thévenoud et Laurent Grandguillaume, un véritable mouvement d’ouverture à la concurrence et de régulation du secteur avait été entamé. Ainsi, en 2014, Thomas Thévenoud suit les préconisations du rapport Attali et la position affirmée de Michèle Alliot-Marie d’ouvrir à la concurrence. En 2008, sous la plume d’Emmanuel Macron, rapporteur adjoint, le rapport Attali enjoint à chambouler l’ensemble du secteur, jusque-là plutôt préservé et que se partagent quelques grosses sociétés telles que G7 (et Taxis bleus) et la GESCOP. Et d’ouvrir 8 000 licences supplémentaires pour absorber la demande, en distribuant une licence à tous les chauffeurs sur liste d’attente. Un véritable scandale pour les chauffeurs ayant acheté leur plaque au prix le plus fort. « Les chauffeurs de taxi ont fait grève à ce moment-là pour dénoncer l’augmentation du nombre de plaques à Paris, ils voulaient protéger leurs licences », nous explique Milan qui ajoute : « Ils refusaient l’augmentation du volume de taxis, parce que les artisans avaient peur de voir chuter les prix. » Et, de fait, de perdre une partie de leur investissement, obtenu à grand renfort d’économies personnelles.
En plus d’entretenir une offre de taxis insuffisante à Paris, ce système de monopole maintient les chauffeurs-locataires sous l’eau pendant plusieurs années (Illustration : CC BY Carlos ZGZ)
Dans la foulée du rapport Attali, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, le martèle, il faut ouvrir à la concurrence. Tout en préservant le puissant lobby des taxis, lequel est frontalement opposé à Jacques Attali par la figure de Rousselet fils, homme de fer de la G7. Après avoir vidé toute la proposition de sa substance – aidée par les sociétés de taxi donc -, MAM concède de maigres avancées le 28 avril 2008. Devant un parterre de chauffeurs et de journalistes, réunis pour l’ouverture du Congrès de la Fédération nationale des artisans taxis, la ministre déclare : « Je souhaite que le nombre de 20 000 taxis soit atteint d’ici 2012 [à Paris, NLDR], avec la mise en circulation de plus de 1 200 taxis dès la fin de 2008 ». Un mois après, un accord est signé avec les principaux représentants, préservant une organisation à la papa.
Mais la loi Novelli en remet une couche quelques mois après la publication du rapport Attali : il faut ouvrir à la concurrence et, surtout, encadrer légalement les VTC en leur dédiant un statut spécifique. Une hérésie pour les chauffeurs qui voient alors d’un mauvais oeil la légitimation par la loi d’une profession qui ne leur semble pas être la leur. « C’est un autre métier », confie Christian, chauffeur de taxi sociétaire, « même s’il y a un tronc commun ». Au chapitre de la loi Novelli, « transport de tourisme avec chauffeurs », il est ainsi précisé que la « grande remise » – c’est-à-dire le transport dans des voitures de luxe – aura pour voisine la « petite remise », à savoir les actuels VTC. Ces derniers, avec une simplicité déconcertante, pouvaient alors entamer leur activité : il suffisait de remplir une procédure d’immatriculation au registre des VTC et Roulez jeunesse ! À ceci près que ni les voitures ni les chauffeurs ne pouvaient « stationner sur la voie publique si elles n’ont pas fait l’objet d’une location préalable, ni être louées à la place ». Un coup de bambou pour les chauffeurs de taxi qui attendaient patiemment une autorisation de stationner et se voyaient dépassés par les progrès technologiques et l’essor des smartphones et autre dispositif de réservation dématérialisée, utilisés par des chauffeurs non limités en nombre.
De toutes ces batailles, c’est l’avortement du fameux Fonds de garantie promis par Laurent Grandguillaume que Milan a le plus de mal à digérer. Notamment parce qu’il lui aurait peut-être permis de sortir de ce statut de chauffeur-locataire. « Reprendre les licences non exploitées, c’est ce qu’il aurait fallu faire. Cela aurait enfin permis aux locataires de sortir de ce statut », se désole-t-il. Dans l’attente d’une législation (enfin) favorable aux chauffeurs-locataires, Milan continue de recevoir toutes les semaines des messages vocaux de la société qui lui loue sa licence l’incitant à rembourser la « dette » contractée auprès de la société au plus vite. Par « dette », il faut comprendre le cumul des forfaits de location non acquittés, lorsqu’il ne trouvait pas suffisamment de client pour remonter son compteur à 0. Fataliste, il a définitivement renoncé à l’idée qu’il pourrait, un jour, devenir indépendant
Sur les stores, certaines applications sont payantes, assurant une source de revenus aux développeurs. La majorité reste néanmoins gratuite, et se finance grâce à diverses fonctionnalités additionnelles proposées en suppléments. Leçons disponibles hors ligne, analyse détaillée des résultats d’apprentissage, déblocage de vidéos mettant en scène des locuteurs locaux… Il s’agit en général d’abonnements mensuels, accessibles pour quelques euros.
Créée en 1929, la méthode Assimil est devenue incontournable sur le marché. C’est elle qui a rendu célèbre la citation « My tailor is rich », présente dans le premier cours des leçons d’anglais. Aujourd’hui, la méthode est déclinée dans une centaine de langues et selon la société, « 40 millions de personnes dans le monde ont appris ou apprennent une langue avec Assimil ».
La particularité de Reverso est de proposer des traductions à partir de mots et de phrases issus de textes officiels. L’utilisateur peut ainsi voir dans quel contexte il a été utilisé et choisir la meilleure traduction en fonction du message qui est le sien. Utilisé en complément d’autres outils de traduction, le site permet d’obtenir de très bons résultats.
Illustration CC BY Valery Kenski
Avec la généralisation progressive de l’informatique, d’Internet, puis des smartphones, l’apprentissage des langues a changé de visage. Porté par le développement des applications web et mobile, le numérique donne plus que jamais de la voix.
Le 1er juin, nous fêterons un premier anniversaire quelque peu… Particulier. Celui d’un discours, prononcé par Emmanuel Macron à l’occasion du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. « Make our planet great again », lançait en anglais le président de la République – un tacle appuyé à son homologue américain Donald Trump. Une première également puisque jamais un chef d’État de la Ve République n’avait réalisé une allocution depuis l’Élysée dans une langue étrangère.
Ces images ont fait le tour du monde et des médias. En France, les observateurs ont retenu le culot du jeune président, mais ont aussi commenté en longueur le choix de s’adresser au public anglophone directement dans sa langue. Si abandonner quelques instants le français peut paraître assez anecdotique, il faut garder à l’esprit que dans l’Hexagone, les compétences linguistiques restent pour le moins limitées pour une grande partie de la population. Une étude de 2012, une des plus importantes jamais réalisée, classait en effet les lycéens français en fin de cortège à l’échelle continentale.
L’envie d’apprendre
Puisqu’un cursus scolaire suffit rarement à atteindre le bilinguisme ou un niveau suffisant pour s’exprimer couramment, de nombreuses méthodes ont été développées pour se perfectionner. Pendant des décennies, les cours particuliers et voyages linguistiques ont côtoyé les supports d’apprentissage écrits, comme la célèbre méthode Assimil. Décrocher un job, échanger avec des amis, découvrir une nouvelle culture… Peu importait l’objectif, la manière d’étudier variait peu.
Lorsqu’Internet a pointé le bout de son nez, l’apprentissage des langues a connu un coup d’accélérateur. D’abord grâce à la mise en ligne de nombreux cours et ressources en langues étrangères, mais aussi grâce à l’apparition de sites et applications dédiés. Depuis que les smartphones se sont généralisés dans nos poches et sacs à main, au début des années 2010, une multitude d’acteurs s’est engouffrée sur le marché de l’apprentissage. Babbel, Duolingo, Memrise, ces applications attirent des millions d’utilisateurs et permettent de se familiariser avec l’anglais, l’espagnol, mais aussi le russe, l’arabe ou le suédois.
Il y a énormément de personnes qui apprennent les langues étrangères, surtout dans les pays latins
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« C’est un marché énorme, il y a énormément de personnes qui apprennent les langues étrangères, surtout dans les pays latins », affirme dans un français parfait Luca Sadurny. Cet Italien de naissance, qui a cofondé les applications web et mobile MosaLingua, a observé l’explosion de l’offre. « Lorsque nous nous sommes lancés il y a huit ans, on comptait environ 200 000 applications sur l’App Store d’Apple, tous types confondus. Aujourd’hui, on en recense un peu plus de deux millions ! » Sur le segments des langues étrangères, il y a des « concurrents très corrects », assure l’entrepreneur, mais aussi un paquet « d’autres qui polluent les stores ».
Illustration CC BY Valery Kenski
Gratuites, payantes, avec ou sans publicité, dédiées à l’anglais, au chinois ou aux langues régionales, il en existe pour tous les goûts. Le reflet, à n’en pas douter, d’une demande de la part des usagers. Pour tenter de comprendre l’engouement autour de ces outils – une application comme Duolingo compte plus de 100 millions de téléchargements sur Google Play – le plus simple reste encore de se tourner vers les utilisateurs, chaque jour plus nombreux.
Picorer, varier et essayer
Pour rencontrer des internautes férus de langues, direction l’application Tandem. Sa particularité : mettre en relation des locuteurs du monde entier. Vous êtes Français et souhaitez vous initier au portugais ? Aucun problème, vous voilà mis en relation avec un interlocuteur brésilien désireux de progresser dans notre langue.
Ni une, ni deux, un profil est créé. Après avoir rempli une courte biographie, les premiers contacts se nouent. Cristine, une Brésilienne de 24 ans explique les raisons de sa présence sur Tandem. « J’ai étudié l’anglais pendant trois ans à l’école, mais je n’osais pas m’aventurer à l’oral », assure-t-elle. « Je rechignais à envoyer des documents audio ou à échanger au téléphone, mais les gens sur cette appli m’ont beaucoup poussée. Je sens que je progresse et cela m’aide à perdre ma timidité. »
Cristine estime par ailleurs que sa nationalité constitue un atout : « J’ai découvert que ma langue natale était très recherchée ici. De nombreuses personnes souhaitent parler portugais et je fais de mon mieux pour les aider. » En plus d’apprendre l’anglais, cette habitante de São Paulo se réjouit de pouvoir « rencontrer des amis, découvrir de nouvelles cultures et coutumes tous les jours ».
Les cours avec un professeur coûtent cher et les horaires ne sont pas toujours arrangeants
À peine plus âgée, Padma, 27 ans, multiplie elle aussi les échanges. Sa langue maternelle ? Le tamoul, comme plusieurs millions d’autres Indiens. À l’aise en anglais, elle cherche plutôt à progresser en français, en thaï ou en allemand. « En tant qu’étudiante à l’étranger, j’ai subi les contraintes quotidiennes dues à la barrière de la langue : communiquer avec les locaux, commander à manger, demander son chemin… » Pour remédier à ce problème, elle s’est tournée vers les applications mobile, gage de liberté. « Les cours avec un professeur coûtent cher et les horaires ne sont pas toujours arrangeants », indique cette utilisatrice très active.
Padma, comme Cristine, a expérimenté plusieurs applications. À l’instar d’autres utilisateurs, les deux jeunes femmes migrent de l’une à l’autre, une manière de varier les méthodes et de pas tomber dans la monotonie. Sal, lui non plus, ne se contente pas d’une seule appli. À la recherche de locuteurs maîtrisant le suédois ou l’anglais, il jongle entre l’italien et l’espagnol sans problèmeS. Lorsqu’il s’attaque à une nouvelle langue, ce barbu de 26 ans préfère pourtant « commencer avec un livre de grammaire ». Les supports imprimés permettent, assure-t-il, de mieux appréhender les bases. Une fois à l’aise, il se dirige vers les outils numériques, et notamment Duolingo. « Sur les applications, on n’a pas peur de s’exprimer ni de faire des fautes, car les gens savent que nous sommes en plein apprentissage, mais Tandem, par exemple, n’est pas idéal pour ceux qui débutent : il faut déjà un certain niveau avant de pouvoir tenir une conversation. »
Illustration CC BY Valery Kenski
Dans le discours de ces apprenants, on n’observe rarement une opposition entre les méthodes qui font appel au numérique et celles, plus traditionnelles, qui existaient jusqu’alors. Migrer de Babbel à Memrize ne signifie pas forcément que l’on se passe des dictionnaires, des romans en langue étrangère ou des cours particuliers avec un professeur de langues. La complémentarité semble le mot d’ordre, surtout quand une majorité des outils à disposition sont gratuits.
Discours de la méthode
Malgré leur très grand nombre, les applications dédiées aux langues étrangères ne s’avèrent pas si différentes. Le plus souvent, elles partagent un socle commun, agrémenté de fonctionnalités complémentaires. Les leaders du secteur s’appuient sur deux systèmes d’apprentissages majeurs : le SRS et les flash cards.
Le SRS. Il s’agit d’un acronyme désignant le spaced repetitition system, ou système de répétition espacé. Comme son nom l’indique, il consiste à solliciter notre mémoire à intervalles réguliers, à l’aide de rappels automatiques. Concrètement, une fois une leçon terminée, l’application anticipe le fait que vous allez oublier certaines notions. Elle vous concocte alors des sessions de révisions lors des jours et semaines qui suivent. Confronté à nouveau aux mêmes mots de vocabulaires et aux mêmes expressions, le cerveau développe ses facultés de mémorisation. Au fil du temps, les sessions de révisions s’espacent, considérant comme acquises les leçons abordées par le passé.
Les flash cards. Cette autre méthode se base sur des « cartes mémoire » pour retenir des mots ou des concepts. Pour vous aider à retenir le mot « dromadaire », l’application va par exemple l’associer à une photo de l’animal. S’appuyant sur les associations d’idées, les flash cards rappellent par leur approche les moyens mnémotechniques.
MosaLingua, comme une bonne partie de ses concurrents, a recours à ces deux systèmes, « une base » sur laquelle Luca Sadurny et son associé ont créé leur « propre méthode ». Signe distinctif, « elle mixe notamment des éléments qui viennent de la psychologie. » Pour développer leur application, les deux comparses ont tenté de tirer profit des potentialités offertes par le numérique, la personnalisation notamment. Plutôt que de proposer une méthode identique pour chacun, ils ont souhaité cibler au mieux le profil et les attentes des clients.
Sur le fond comme sur la forme, l’appli pensée par le duo fait écho à leur expérience et leur ressenti en tant qu’élèves. « Quand j’ai appris le français il y a dix ans, je m’y suis pris un peu au hasard », confie le polyglotte italien. Pour structurer les apprentissages, il a réfléchi à un service sur-mesure pour l’utilisateur. La machine « construit un programme d’apprentissage personnalisé : au début, il y a un petit test de niveau, mais surtout des questions autour du temps que l’on peut consacrer, du contexte dans lequel on souhaite utiliser nos connaissances ». Pour parvenir à fidéliser les utilisateurs et développer leur assiduité, les différentes applications créées sous le nom de MosaLingua se transforment en « petits profs », cherchant à susciter motivation et engagement.
Rien de mieux qu’un système de récompenses pour encourager un utilisateur à revenir et multiplier ses efforts. Memrise, l’un des grands noms du secteur, s’est par exemple inspiré des jeux sur smartphone, où un classement quotidien met en valeur les participants assidus. Adapté aux langues, il s’agit ici de gagner des points en validant une nouvelle leçon ou en répondant sans effectuer la moindre faute lors d’une séance de révisions. Vous pouvez d’ailleurs ajouter vos amis sur l’application et ainsi comparer vos scores respectifs.
Illustration CC BY Valery Kenski
Évolutions sans révolutions
Gratuits ou peu onéreux, faciles d’utilisation et assez ludiques, les outils d’apprentissage en ligne gagnent en popularité. Ils n’ont pour autant pas bouleversé totalement un marché où subsistent des acteurs historiques. Bien qu’innovantes, ces méthodes numériques ne permettent en effet pas d’obtenir des résultats radicalement différents par rapport aux cours particuliers, aux livres et autres CD.
Forte d’une réputation bientôt centenaire, l’incontournable méthode Assimil continue d’accompagner les étudiants en langue, et ce, malgré l’essor de Babbel et consorts. Directeur marketing de l’entreprise, Nicolas Ragonneau rappelle que « dès le début de son histoire, à la toute fin des années 1920, le créateur d’Assimil Alphonse Chérel avait réfléchi à la manière de compléter les livres qu’il éditait avec des contenus audio. Un partenariat avec une radio a notamment été noué, puis on écoutait des disques. Très tôt, la méthode a aussi associé un vinyle au livre. » De par sa volonté d’innover, la société française « était un peu le Babbel de l’époque », ironise celui qui assure également le développement éditorial. Il souligne au passage qu’au fil des époques, « il y a eu une évolution des supports, avec la bande magnétique, le CD puis le fichier MP3 ». L’évolution la plus récente ? Une application pour Android et iOS, lancée en janvier dernier et qui offre à la méthode une nouvelle déclinaison, en complément de ses supports traditionnels.
Quand j’entends le message : ‘il faut abandonner le papier’, c’est à mon sens une erreur considérable. Aujourd’hui, l’enjeu est de proposer une offre complémentaire.
Pour Assimil et les autres maisons d’édition spécialisées dans les langues, l’arrivée d’Internet, des smartphones et d’une foule de nouveaux acteurs constitue un défi de taille. « Nous devons réfléchir à de nouvelles manières d’accéder à l’audio », estime Nicolas Ragonneau. « J’ai aussi souhaité que l’audio soit accessible à un certain nombre de plateformes de streaming, ce qui n’est pas évident sur le plan juridique. Pour nous, c’est une façon d’adapter l’offre et de se tourner vers le digital, il s’agit de se conformer aux usages et d’en prendre la mesure. » Au point d’en finir un jour le support papier ? « Assimil reste un éditeur de livres, nous travaillons étroitement avec des libraires qui sont de véritables partenaires, on ne doit pas se priver de ces nombreux points de vente. Quand j’entends le message : ‘il faut abandonner le papier’, c’est à mon sens une erreur considérable. Aujourd’hui, l’enjeu, est de proposer une offre complémentaire. »
De beaux jours devant lui
Dans un monde globalisé et de plus en plus connecté, l’apprentissage des langues semble promis à un bel avenir, tant dans le domaine économique, touristique que culturel. Encore récentes, les applications disposent d’une importante marge de progression. Une multitude de méthodes voient le jour pour apprendre l’anglais ou l’espagnol, mais un certain nombre de langues restent moins accessibles. « Progressivement, nous nous tournons vers des langues difficiles, ou que l’on pourrait qualifier de ‘lointaines’ par rapport à celles latines qui nous sont familières », explique Luca Sadurny, le papa de MosaLingua. « Nous avons notamment commencé à travailler sur le le chinois et le russe. Celle-ci, justement, nous demande un travail énorme. Les trois premiers mois sont essentiels pour savoir si vous irez plus loin dans cette langue. On a vraiment travaillé sur le début de l’apprentissage, avec un gros boulot d’adaptation. Lorsque l’on souhaite sortir une langue comme celle-là, cela nous prend beaucoup de temps. »
Illustration CC BY Valery Kenski
Partis à l’assaut de langues très différentes des nôtres (mandarin, hébreu, thaï…), les concepteurs d’applications pourraient d’ici quelques années se trouver démunis face aux progrès technologiques. En effet, les méthodes d’apprentissage ne sont pas les seuls à réaliser des progrès : la traduction fait des bonds en avant impressionnant, comme en témoignent les annonces de Microsoft, via son logiciel Skype. En 2015, la firme expérimentait « Skype translator », un outil intégré proposant une traduction automatique et en direct à des locuteurs ne parlant pas la même langue. Encore peu efficaces, les outils de ce type restent à perfectionner. Ils permettent néanmoins de se projeter dans ce qui pourrait ressembler au futur des télécommunications.
Outre la traduction automatique, déjà très efficace à l’écrit, Nicolas Ragonneau prédit un développement majeur de l’intelligence artificielle dans le secteur. « On a tendance à penser que seuls les salariés peu qualifiés vont être menacés par l’IA, mais avec le big data, celle-ci devient tout à fait apte à résoudre des énoncés techniques », lance-t-il. « Prenez l’anglais des affaires par exemple : avec un site comme Reverso, vous tapez quelques mots instantanément, il interroge une base de données de plus en plus complexe. Si vous avez plusieurs outils de ce type ainsi que Google Translate, vous pouvez vous en sortir. À la manière des continents qui ont été cartographiés au fur et à mesure, il en sera de même avec les langues. »
Un tel constat pourrait-il sonner le glas des méthodes imprimées traditionnelles et des cours particuliers ? Le représentant d’Assimil se montre prudent : « On observe beaucoup de nuances aujourd’hui dans les outils de traduction automatique, c’est impressionnant. Mais les machines auront, je pense, toujours du mal à transposer les expressions, les rimes… Assimil doit être l’entreprise qui permet d’explorer les ambiguïtés », résume-t-il. Sans boule de cristal, bien malin ceux qui pourront préjuger de l’avenir. « Si l’on relit mes propos dans 50 ans, on se dira peut-être que je m’étais complètement trompé. »
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Selon deux études publiées conjointement par le CNRS et le MNHN, un tiers des oiseaux a disparu des campagnes et principalement des milieux agricoles en 17 ans. Les espèces les plus concernées par cette disparition sont : le bruant ortolan, le moineau friquet, l’alouette des champs, le cochevis huppé, la fauvette grisette, la perdrix, la caille des blés et la tourterelle des bois.
À l’époque, cet ouvrage écrit par la biologiste et écologiste américaine Rachel Carson a été un vrai succès. En 2007, il a été classé parmi les 25 meilleurs ouvrages scientifiques de tous les temps par la publication américaine Discover Magazine.
L’étude a été publiée l’année dernière dans la revue scientifique Plos One. Les chercheurs ont collecté les données sur 63 réserves naturelles d’Allemagne depuis 1989. Là encore, les pratiques agricoles semblent être mises en cause par certains biologistes, même si le consensus scientifique est parfois difficile à atteindre.
En 2002, le psychologue américain Peter Kahn a défini le concept d’amnésie environnementale générationnelle. Celui-ci s’est inspiré d’une notion développée par l’écologue américain James R.Miller : l’extinction de l’expérience de nature qui explique que le fait de moins vivre au contact de la nature peut avoir un impact sur la prise en compte des risques qui la menacent.
C’est la question que se pose l’INRA depuis plus de dix ans. En 2005, plusieurs chercheurs ont estimé que « la valeur économique de l’activité pollinisatrice des insectes, essentiellement des abeilles, était de 153 milliards d’euros, soit 9,5 % en valeur de l’ensemble de la production alimentaire mondiale. »
L'ibis géant est un oiseau qui vit dans la péninsule indochinoise. Selon l'Union internationale de la conservation de la nature, c'est une espèce classée en danger critique d'extinction. (Illustration : Nouvelles archives du Muséum d'Histoire naturelle, 1878.)
Rares sont ceux qui continuent à le nier : la biodiversité de notre planète est menacée. C’est pour répondre à cette urgence que le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot présentera le 18 mai son nouveau « Plan biodiversité ». Benoît Fontaine, biologiste de la conservation au Muséum national d’Histoire naturelle, revient sur les menaces qui planent sur la biodiversité.
Pas une seule semaine ne passe sans qu’une étude ne vienne nous rappeler que telle espèce est en voie de disparition ou que telle autre a déjà disparu. Depuis une trentaine d’années déjà, les scientifiques alertent l’opinion publique et les décideurs politiques sur la « crise de la biodiversité » traversée par nos sociétés. Mais pour quels résultats et quelle prise de conscience ? Quelle est la place de l’individu face à une nature moins riche et diverse que par le passé ? En filigrane de ces interrogations se dessinent des questionnements plus profonds sur le rôle qui peut être le nôtre dans ces écosystèmes, et plus généralement sur Terre.
Biologiste de la conservation au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), Benoît Fontaine partage ces questionnements. Depuis plusieurs années, ce scientifique s’intéresse au suivi d’espèces communes et travaille avec des données collectées par des naturalistes. Il est l’un des chercheurs à avoir publié en mars dernier deux études très médiatisées sur la disparition des oiseaux en milieu agricole. Son travail a fait beaucoup de bruit chez les agriculteurs qui se sont sentis mis en cause par la corrélation entre la disparition de ces espèces et les pratiques agricoles intensives.
Avec son œil de spécialiste et en fin observateur de la nature, il revient sur les origines de la très inquiétante « sixième extinction ». Surtout, il décrypte pourquoi nous avons tant de mal à comprendre les menaces qui pèsent sur la biodiversité et le péril philosophique qu’elles engendrent dans nos sociétés.
Médias et chercheurs nous le rappellent régulièrement : l’Humanité traverse une crise d’extinction sans précédent. Quelle est sa particularité par rapport aux cinq autres ?
Dans l’histoire de la vie, il y a eu cinq grandes crises d’extinction. Ce sont des périodes de temps plus ou moins longues, pendant lesquelles le nombre d’espèces diminue de façon drastique. Elles ont pu être étudiées grâce aux fossiles, et la plus connue (la cinquième) est celle qui a provoqué la disparition des dinosaures. Aujourd’hui, nous vivons une sixième grande crise d’extinction, qui se distingue des précédentes pour deux raisons. D’une part, on se rend compte que même si son ampleur est similaire aux autres, la période de temps sur laquelle elle a lieu change radicalement. Avant, les crises se déroulaient sur des millions d’années, alors que là, ça se compte en décennies. D’autre part, les précédentes étaient dues à des phénomènes extérieurs, comme le climat, les chutes de météorites, etc. Quant à celle qui nous concerne, elle est due à l’une des espèces. Pour la première fois dans l’histoire de la vie, c’est l’une des espèces qui compose la biodiversité qui se retrouve responsable de la disparition du reste de la biodiversité. Et c’est l’Homme.
Quelle image le grand public perçoit-il de cette crise d’extinction et de la biodiversité en général ?
Tout le monde sait que les éléphants, les pandas et les baleines sont des espèces menacées, car elles sont médiatiques et médiatisées. Quand le dernier rhinocéros blanc du Nord meurt, on est tous au courant, car ça fait la une des journaux. Mais la biodiversité, ce n’est pas seulement les grandes espèces. C’est avant tout une dizaine de millions d’espèces dont la plupart n’ont jamais été décrites et ne sont même jamais passées sous les yeux d’un chercheur. Aujourd’hui, on a recensé deux millions d’espèces, mais en fait il y en a entre 5 et 15 millions. Ce sont des invertébrés, des crustacés, des insectes, des vers, etc. Eux aussi disparaissent comme les autres, mais comme on ne les connaît pas, c’est difficile de s’en rendre compte.
Le cerf du père David est une espèce de cervidé qui ne vit plus qu'en captivité. Selon la liste de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), c'est une espèce qui est éteinte à l'état sauvage. (Illustration : Josèphe Huët, Nouvelles archives du Muséum d'Histoire Naturelle, 1866.)
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En 2015, la journaliste américaine Elizabeth Kolbert a reçu le prix Pulitzer pour son ouvrage « La 6e extinction. Comment l’homme détruit la vie ». Avant elle, quels sont les ouvrages ou études qui ont marqué les esprits sur ce sujet ?
Vingt ans plus tôt, le paléontologue Richard Leakey avait publié « The sixth extinction » – un ouvrage qui a largement popularisé ce terme. Mais le livre fondateur qui nous a fait prendre conscience de ce phénomène est celui de la biologiste Rachel Carson, publié en 1962 et intitulé « Silent Spring ». Son enquête est à l’origine de l’interdiction du DDT, cet insecticide chimique utilisé dans l’agriculture américaine, car elle s’est rendu compte que ce produit posait de nombreux problèmes pour les oiseaux. Résultat, 50 ans plus tard, on a remplacé le DDT par d’autres pesticides et nous sommes toujours dans la même situation, car nous ne savons pas faire de l’agriculture à grande échelle sans ces produits. Chez nous, le printemps silencieux arrive à grands pas, nous sommes en train de transformer notre environnement en désert…
À chaque nouvelle publication, les gens s’indignent, les politiques réagissent, mais nous avons pourtant l’impression que la situation n’évolue en rien. Pourquoi cela ?
Comme pour le changement climatique, il existe une forme de scepticisme autour de ce sujet. Ces voix ne sont pas nombreuses, mais elles sont bien audibles. Ceci étant dit, la raison principale selon moi est que nous avons à faire à un phénomène graduel. On se dit parfois: « Tiens, avant il y avait plus d’hirondelles qui nichaient là, plus de papillons qui tournaient autour des lampes en été ou encore, quand je traversais la France en voiture pour partir en vacances, je devais régulièrement nettoyer mon pare-brise à cause des insectes écrasés, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ». Ce phénomène passe généralement inaperçu, car on ne peut le ressentir qu’à l’échelle d’une vie. Une étude allemande a montré qu’on avait perdu trois quarts des insectes en 27 ans, ce qui est énorme. En presque trois décennies, on a du mal à percevoir la différence, mais imaginez que du jour au lendemain, tous ces insectes disparaissent d’un coup, ça ne vous ferait pas du tout le même effet !
Certains chercheurs estiment que le syndrome d’amnésie environnementale est aussi responsable du manque de prise de conscience des populations. Qu’en pensez-vous ?
C’est sûr qu’être coupé de la nature joue aussi un rôle. Se reconnecter à l’environnement permet aussi de prendre conscience de l’importance de la biodiversité et du fait qu’il faut la protéger. Vivre en ville, faire ses courses au supermarché, avoir nos loisirs dans les centres commerciaux… Tout cela ne facilite pas la prise de conscience.
La dernière raison, c’est qu’on ne ressent pas directement l’impact de ces extinctions sur nos vies, sur notre quotidien. Certaines choses nous touchent plus directement et ont des conséquences palpables. Au final, les gens se disent : « Il n’y a plus d’insectes, mais ça ne m’empêche pas de vivre », c’est pourquoi ils ne s’en préoccupent pas. Nicolas Hulot l’a bien dit quand il a commenté l’étude sur les oiseaux : « Je vais vous présenter un plan biodiversité dans les semaines qui viennent, mais très sincèrement, tout le monde s’en fiche, à part quelques-uns. »
Au final, les gens se disent : « Il n’y a plus d’insectes, mais ça ne m’empêche pas de vivre », c’est pourquoi ils ne s’en préoccupent pas.
Prenons l’exemple de la discussion à la Commission européenne il y a quelques mois à propos du glyphosate, c’était caricatural. On parle d’un poison dont on arrose nos campagnes, qu’on retrouve dans tout ce qu’on mange et qui tue tous les organismes vivants. Sachant cela, les ministres européens osent dire qu’on ne peut pas faire autrement, on marche sur la tête ! Il me semble que l’idée qui devrait sous-tendre ces discussions, c’est « nous sommes en train d’empoisonner la nature, la biodiversité, les citoyens, il n’y a pas d’autre choix que de trouver une solution alternative ». Or, sous la pression des lobbys de l’agriculture industrielle et des entreprises productrices de pesticides, on nous dit « on va continuer à faire comme cela, car on ne sait pas faire autrement ». On se trompe de postulat de départ.
Alors, est-ce qu’il existe selon vous un moyen pour faire évoluer les choses ?
Les lignes commencent à bouger à partir du moment où on touche à la santé des gens. Par exemple avec le combat de certains agriculteurs contre les pesticides : on sent que leurs voix portent. Ils ne se battent pas pour interdire les pesticides parce que c’est mauvais pour la biodiversité, mais parce que cela touche leur propre santé. C’est la même chose avec les abeilles : cet insecte est devenu médiatique, car il constitue le gagne-pain d’une profession, les apiculteurs, qui disparaîtra si les abeilles disparaissent. Le message qui est porté par les apiculteurs est qu’en tant qu’insectes pollinisateurs, les abeilles assurent une partie de notre alimentation. Elles nous permettent de nous nourrir et on y voit notre intérêt. Pourquoi tout le monde a-t’il entendu parler du problème des abeilles ? Parce que les apiculteurs ont fait entendre cette voix.
Ne doit-on pas nous réjouir d’observer cette question s’immiscer dans les médias et dans la société ?
Je suis mitigé sur cette question… C’est très bien que l’abeille domestique permette de parler du problème des pesticides et qu’on s’y attaque. Par contre, il ne faut pas que l’arbre cache la forêt : il existe environ 1 000 espèces d’abeilles sauvages en France, mais la plupart des gens ne connaissent que celle qui est domestiquée. Dire qu’on protège la biodiversité en mettant des ruches sur le toit d’une gare ou d’un opéra, c’est un peu comme s’il y avait une menace particulière sur les mammifères en général, et qu’on dise qu’il faut mettre plus de vaches dans nos champs… L’abeille dont on parle, comme la vache, est un animal domestique. Son déclin est un épiphénomène : il faut le percevoir comme un déclin global qui touche toute la biodiversité et pas seulement une espèce d’abeille.
L'âne sauvage de Somalie est une espèce qui est considérée comme en danger critique d'extinction par L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Il en resterait seulement qu'un millier dans le monde, dont 200 en captivité. (Illustration : Nouvelles archives du Muséum d'Histoire naturelle. Paris : Masson et Cie, v. 7, 1871.)
Pour prendre conscience de cela, est-ce que vous pensez que nous manquons d’explications ?
C’est compliqué, car la question qui revient sans cesse, c’est : « Et alors ? Que va-t’il se passer si des espèces disparaissent ? » On est toujours embarrassé pour répondre, et il est difficile, voire impossible de prédire quelle sera la conséquence de la disparition de telle ou telle espèce. D’autant plus que la nature est très résiliente, et qu’on ne perçoit pas immédiatement les conséquences de ces disparitions.
Il y a deux types d’arguments. Tout d’abord, la biodiversité a une valeur intrinsèque. S’il n’y a plus d’abeilles, ou d’éléphants, ça m’embête juste parce qu’il n’y en a plus. Car il n’y aucune raison qu’on fasse disparaître des espèces, c’est une posture d’ordre philosophique. Cet argument, la société le comprend assez bien, mais il n’est pas très puissant pour faire bouger les choses, car il n’a pas d’autre impact qu’émotionnel. Les arguments utilitaristes, eux, ont plus de force : si l’on perd de la biodiversité, ça va nous enlever quelque chose dans nos vies, comme avec la pollinisation. Dans certains endroits, les problèmes de pollinisation ont d’ailleurs un impact très fort, comme dans certaines régions d’Asie où l’on pollinise à la main. Il y a eu des tentatives de chiffrer les pertes économiques dues aux pertes de biodiversité. Mais le risque de cette posture, c’est de penser que le progrès technique nous permettra de résoudre les problèmes causés par la perte de biodiversité.
« Et alors ? Que va-t’il se passer si des espèces disparaissent ? » On est toujours embarrassé pour répondre car il est impossible de prédire la conséquence de la disparition d’une espèce.
Depuis que les chercheurs alertent l’opinion publique, avez-vous remarqué des évolutions ? Y a-t-il des choses positives qui ont émergé ?
Ponctuellement, une espèce va mieux, car on a mis le doigt sur sa situation. Par exemple, le panda est une espèce qui n’est sans doute pas prête de s’éteindre. À coups de millions de yens, le gouvernement chinois fait tout pour préserver cette espèce emblématique. Pareil pour le condor de Californie qui a été surnommé le « million dollars bird ». Mais il est impossible de faire la même chose pour toutes les espèces ! Après, il y a peut-être d’autres moyens d’utiliser cet argent que de le mettre dans la protection d’une seule espèce. Peut-être serait-il plus efficace de faire du lobbying contre l’agriculture industrielle… Mais les mécènes qui ont financé ce sauvetage n’ont aucun intérêt à faire cela. Et dans ces cas particuliers, le succès dépend des financements, mais aussi de la volonté politique.
Finalement, à quoi cela sert-il de médiatiser tout cela ?
Je m’en voudrais de ne pas le faire. On vit une catastrophe écologique et on a parfois l’impression de crier dans le désert. Nous sommes dépositaires de savoirs, de données et c’est notre rôle d’en faire part aux décideurs politiques et aux citoyens. Car c’est de ces derniers que viendra aussi le changement, notamment grâce à leur manière de consommer et de voter. Il y a beaucoup de raisons d’être inquiet, mais aussi de se réjouir. L’essor du bio par exemple, qui n’est pas néfaste pour la biodiversité. Au niveau de la prise des consciences, les choses ont évolué, par contre dans les pratiques, notamment agricoles, cela prend du temps.
À coups de millions de yens, le gouvernement chinois fait tout pour préserver le panda. Mais il est impossible de faire la même chose pour toutes les espèces !
Je n’ai pas envie de penser cela, car sinon on n’a plus qu’à aller se coucher… On remarque que dès qu’on adopte des pratiques différentes, les oiseaux reviennent et les insectes aussi, mais il faut que ce soit généralisé. Je n’aime pas dire que c’est dramatique, car j’ai l’impression d’être le millième à le faire. Et puis cela ne sert à rien de culpabiliser les gens et de leur faire peur. Il faut plutôt montrer ce qui marche et ce qui fait évoluer les choses dans la bonne direction
En France, 1 204 sites industriels sont classés Seveso, du nom de la directive européenne Seveso. Celle-ci découle directement de l'accident qui a eu lieu en 1976, à Seveso, en Italie. (Illustration : CC BY KarinKarin2)
Seveso, AZF... Autant de catastrophes qui ont laissé un souvenir amer pour ceux qui les ont subies. Si ces accidents industriels ont marqué la mémoire collective et fait beaucoup de dégâts sur l'environnement et la santé, elles ont aussi fait évoluer les réglementations européennes en matière de risques industriels.
« Une marche pour la santé et la justice environnementale ». Partie le 2 mai de Fos-sur-Mer, la « Marche des cobayes » est organisée par une centaine d’associations afin d’alerter les pouvoirs publics sur les liens entre la pollution industrielle et la santé. Tout au long du parcours qui les mènera jusqu’à Bruxelles le 30 juin, les marcheurs feront halte dans des endroits emblématiques des scandales environnementaux : la semaine dernière, ils alertaient des conséquences de la pollution des sols aux métaux lourds à Marseille et de celles du stockage des boues-rouges à Bouc-Bel-Air. Ce 9 mai, ils sont à Saint-Auban et tirent la sonnette d’alarme : en plus d’avoir été dangereuse pour les travailleurs qui ont été exposés à l’amiante, l’usine chimique Arkema fait courir aux rivières voisines de lourds risques de pollution.
Que ce soit à Fos-sur-Mer, à Bouc-Bel-Air ou à Saint-Auban, les accidents ou les pollutions sur lesquels alertent les militants écologistes, ont souvent lieu sur des sites industriels dits « Seveso ». Cette appellation est celle d’une directive européenne de 1982 qui classe et réglemente les industries en fonction de leur dangerosité. Avant d’être le nom d’une réglementation communautaire, Seveso est celui d’une ville italienne qui a été le théâtre, il y a plus de quarante ans, d’une catastrophe industrielle aux conséquences dramatiques.
« Un nuage blanc et des animaux morts »
Le 10 juillet 1976, dans la banlieue de Milan, une explosion a lieu dans l’usine chimique Icmesa. Cette dernière fabrique du trichlorophénol, un herbicide proche de l’agent orange, utilisé par l’armée américaine au Vietnam. Le lendemain, un large nuage blanc de dioxine s’échappe de l’usine et se répand dans l’air, enclenchant un drame sanitaire. « Nous avons vu cette poudre blanche se déposer partout, et tout de suite après, les animaux ont commencé à mourir : les poules, les lapins, les chiens, les chats… », raconte un habitant de Seveso, dans un reportage diffusé le 5 août 1976 sur TF1. Quelques jours plus tard, des enfants souffrant de brûlures cutanées sont hospitalisés, tandis que les premiers habitants sont évacués de Seveso dix jours après l’accident. Au total, ils seront 15 000 à devoir quitter leur maison, et certains d’entre eux ne pourront plus jamais retourner dans leurs habitations, détruites pendant la décontamination.
Nous avons vu cette poudre blanche se déposer partout, et tout de suite après, les animaux ont commencé à mourir
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Devant le scandale et après avoir essayé d’étouffer l’affaire, Givaudan, le propriétaire suisse de l’usine est bien obligé de reconnaître la dangerosité du produit dégagé dans l’air. « Depuis, les conséquences de cet accident, loin de s’atténuer, semblent au contraire s’amplifier », relate Le Monde, un mois après l’accident. « La région est déclarée zone interdite, la population est évacuée, et les femmes enceintes qui auraient pu être contaminées sont autorisées à avorter. »Le Parisien dresse un bilan impressionnant de la catastrophe : « sept communes touchées dont quatre sévèrement, 358 hectares contaminés sur un total de 1 400 hectares sous surveillance, 77 000 têtes de bétail abattues, des récoltes brûlées et des activités agricoles interrompues… »
Emergence de la question environnementale en Europe
Les conséquences de la catastrophe Seveso ont frappé les esprits. Pour certains chercheurs, il s’agit d’un « accident technologique […] qui a marqué l’histoire de l’émergence de la question environnementale en Europe ». Et qui, surtout, a donné lieu à une prise de conscience : les risques industriels impliquant la production ou l’utilisation de produits toxiques existent bel et bien. La directive Seveso adoptée le 24 juin 1982 par les États membres – et remplacée deux ans plus tard par Seveso II – prévoit ainsi le recensement des sites industriels en fonction de leur dangerosité.
Seveso est un accident technologique qui a marqué l’histoire de l’émergence de la question environnementale en Europe
Le résultat de cette directive est aujourd’hui visible en France : en 2014, on recensait 1 204 établissements Seveso, dont 647 étaient classés « seuil haut » et présentaient un risque majeur, tandis que les 557 restants présentaient un risque important. Concrètement, les entreprises doivent prendre des mesures pour éviter les accidents et limiter leurs conséquences pour l’homme et l’environnement.
Malgré cette réglementation et tous les enseignements que les pouvoirs publics ont pu retenir de la catastrophe de Seveso, il est difficile de limiter le risque à zéro. L’explosion de l’usine AZF – pourtant, classée Seveso 2 – à Toulouse, le 21 septembre 2000, illustre bien cet état de fait. Là encore, cet accident a mis en avant, selon Actu-environnement, « les failles de la gestion industrielle en France ». Mais il a permis, lui aussi, de faire évoluer la législation. Deux ans après AZF, la troisième version de la directive Seveso relevait les seuils de plusieurs produits, dont celui du nitrate d’ammonium – composant qui avait provoqué l’explosion dans l’usine toulousaine.
Au-delà de simples mesures de sécurité et de protection, les ONG de la Marche des cobayes réclament quant à elles, la reconnaissance des « crimes industriels »
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